
Jean-Claude Luton, peintre, enseignant depuis 34 ans à l’ESAG Penninghen, nous a quitté le 24 avril 2012.
Il aura durant toutes années formé plus de 3000 élèves et aura su révéler à nombre de jeunes leurs capacités et leur vocation.
Voici quelques témoignages d’élèves actuels et anciens, de collègues avec qui il travaillait depuis plusieurs années, et entretenait des liens amicaux.

Chloé Cure – élève de 3e année d’Art Graphique
« Jean-Claude Luton ne s’est pas contenté de nous enseigner le dessin avec brio, il nous a surtout transmis ; une énergie folle, une vérité du coeur, une parole bouleversante de justesse et de sincérité. Et sa personnalité si généreuse nous a tant offert !
Une écoute toujours attentive, une disponibilité incroyable pour un professeur qui avait tant d’élèves à la fois.
Surtout, il nous a offert du rire.
Dans cette année difficile qu’est la prépa, il déployait pour nous un monde extraordinaire et le temps s’arrêtait. Cela nous faisait tellement de bien ! C’était son talent, de nous apporter un peu de sérénité, de nous redonner confiance.
Nous avons apporté un texte qu’il nous a offert et que nous relisons très souvent en pensant à lui ; qui dit si bien sa vision du travail, et au-delà, la direction éminemment honnête et humaniste qu’il avait choisi de donner à sa vie.
C’est dans Par les villages, de Peter Handke. »
Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n’aie pas d’intention. Évite les arrière-pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire. N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant. Sois ébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond, prends soin de l’espace et considère chacun dans son image.
Ne décide qu’enthousiasmé. Échoue avec tranquillité. Surtout aie du temps et fait des détours. Laisse-toi distraire. Mets toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau. Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, et que le bruit des feuilles deviennent doux. Passe par les villages, je te suis.

Olivier de Lajarte – peintre, illustrateur, enseignant à l’ESAG Penninghen, son binôme depuis 8 ans
« Jean-Claude était d’abord un merveilleux dessinateur, rigoureux et sensible. Il ne craignait pas de montrer au tableau ou de prendre le crayon et le fusain pour expliquer sur la feuille à un élève.
Jean-Claude savait mieux que quiconque réveiller en douceur l’appétit d’apprendre d’élèves assoupis le lundi matin à 08h30. Tel un conteur, il commençait une histoire et nous emmenait dans son imaginaire. Puis, ayant piqué notre curiosité, il nous révélait un de ses fameux secrets du dessin. Les élèves, ravis, se mettaient au travail avec le sourire et je me disais:
”Ah là là! Ce Jean-Claude, qu’est-ce qu’il est fort! Il m’a encore eu.” Je vous donnerai simplement un exemple: lui seul était capable de comparer le crayon sur la feuille à la main d’Aladin sur la lampe, frottant doucement pour faire apparaître le Génie…
Enfin, je dois dire que Jean-Claude était un merveilleux collègue. Drôle, gentil, disponible, il était d’un professionnalisme exemplaire. Quelles que soient ses activités, il était toujours en avance au cours, à jour de ses corrections et disponible. Travailler avec lui, c’était agréable. »

Nicole, Judith Balso, philosophe, secrétariat ESAG Penninghen
« Je me souviens d’une série de petits tableaux de 2008 qui réunissait des « univers suspendus » et ce que Jean-Claude avait nommé « Ombres d’un abri » : petites masures précaires sous ciels noirs, concentrés d’orages extérieurs et de douleur intérieure, disant le prix même de « l’ombre » d’un asile où trouver refuge, quand tout a été ravagé.
C’est là qu’il a vécu ses derniers jours : dans « l’ombre de l’abri » d’un lit blanc d’hôpital, le corps efflanqué comme celui d’un Christ en croix, et cependant complètement, profondément, vivant. En dépit de la douleur, de l’angoisse de ne plus respirer, du dégoût de toute nourriture, jamais le sourire de bienvenue ne s’est effacé, ni sa bonté pour qui essayait de l’aider, ni son humour lucide devant le monde halluciné que lui imposait parfois la morphine.
Un jour où il respirait comme une forge, la poitrine taraudée par l’infection, dans un court moment où le mal lui faisait la grâce de le laisser dormir, j’ai vu sa main chercher fusains peut-être, ou pinceaux, sur le drap du lit, puis se lever lentement et dessiner dans l’espace. Et tant que cette main peignait, le visage s’apaisait et souriait. »
